Angoulême et la BD #3

La suite (et bientôt fin) de ces articles sur le festival d'Angoulême et le concours Jeunes Talents!

"Sur les 500 candidats qui tentent en moyenne l’aventure, 20 sont sélectionnés et exposés au Pavillon Jeunes Talents® pendant toute la durée du Festival.

Ensuite, si vous êtes élu parmi les trois lauréats, vous avez de bonnes chances de recevoir le prix “Jeunes Talents”, l’un des prix officiels du Festival international de la bande dessinée, être remarqué par l’ensemble de la profession. [...] Dans tous les cas, si vous êtes l'un des 10 premiers sélectionnés, vous serez invité du jeudi 28 janvier au dimanche 31 janvier 2016 à Angoulême (hébergement et transport) avec séances de dédicaces du catalogue prévues."

Voici ce qui est écrit dans le règlement du concours. Ça fait rêver non?

On peut donc facilement comprendre que face à une telle opportunité, la plupart des candidats en veulent, et que la concurrence est sévère! Mais si ça aboutit, c'est jackpot! Alors autant tenter le coup, le jeu en vaut la chandelle.

D'après les conseils du jury, l'histoire doit être bien et solide, la technique doit être au point, mais s'il n'y a pas d'originalité... ça ne passera pas. Mais justement, où est l'originalité? Est-ce qu'elle s'exprime dans la déstructuration de la planche, est-ce qu'elle passe par l'histoire, est-ce qu'elle se trouve dans le dessin et un coup de crayon inédit? Je pense que chacun a sa propre façon d'être original, et cette originalité touche plus ou moins les lecteurs (et le jury!!!). Mais voilà ce n'est pas facile, et tout au long de l'élaboration de ma BD, cet aspect ne devait pas être oublié. Cependant attention car à trop vouloir faire dans l'originalité, on tombe finalement dans l'inaccessible (pour le lecteur j'entends) ou curieusement dans la banalité. On ne fait pas une BD pour être original, mais on peut s'y exprimer de façon unique.

Allez revenons à l'histoire et la BD.

Vous souvenez-vous en 2014 des mots du secrétaire général de l'ONU Ban Ki-Moon au sujet des violences perpétrées à Gaza et dans la région libano-israélo-palestinienne de façon plus générale : « Au nom de l’humanité, la violence doit s’arrêter ».

C'est ce qui a inspiré le titre de l'histoire: "Au nom de l'humanité (J'aimerais)"

 

La recherche de la calligraphie du titre
La recherche de la calligraphie du titre

La recherche de la calligraphie du titre

Au nom de l’humanité (J'aimerais) est une histoire se déroulant au sud du Liban post-2006, suite au conflit Israël-Hezbollah de l’été 2006. A la suite de ce conflit, le sud du Liban a été parsemé de mines antipersonnel, très probablement déposées par les forces israéliennes en se retirant de la région, mais également par le Hezbollah pour empêcher Tsahal (l’armée de défense israélienne) de revenir. Des sites contenants des mines sont encore découverts aujourd’hui, et nombreux sont les enfants victimes collatérales de ce conflit passé.

 

Angoulême et la BD #3

L’histoire est centrée sur une enfant juive vivant près de la frontière sud du Liban, qui a marché malencontreusement sur une de ces anciennes mines et se retrouve dans le coma à l’hôpital. Elle nage alors en plein rêve, le rêve de sa vie future : elle retourne à l’école, lorsque celle-ci aura ouvert à nouveau, retrouve son père parti pour l’armée, quitte le Liban, où la religion juive est fortement minoritaire voire disparue, pour aller en Israël, court le marathon de Beyrouth 2015 (Run for peace), a des enfants avec qui elle peut sortir sans craindre les bombes, les tirs ou les mines. Mais lorsqu’elle se réveille, elle est cette petite fille qui a marché sur une mine, et qui y a laissé ses jambes.

Angoulême et la BD #3

Alors comme je le disais la dernière fois, il fallait donner sa légitimité au dragon! Dans la planche, il est un clin d’œil à la religion juive de l’héroïne.

Le dragon évoque Tiamat qui, dans la mythologie juive, tente de  détruire sa progéniture par irritation; son histoire est mise en parallèle avec celle des nouvelles générations israéliennes, palestiniennes et libanaises qui subissent les conséquences des conflits de leurs aînés. Ce dragon évoque aussi le cataclysme du Léviathan, à l’échelle de la vie de la petite fille : perdre ses jambes est une catastrophe, un bouleversement majeur remettant beaucoup d’aspects de la vie en cause. Il est enfin relié aux symboles de la psychanalyse  : en plein rêve, la petite fille aperçoit un dragon, personnalisation de ses angoisses, et du bouleversement de sa vie. A la fin de l'histoire, juste avant le réveil de la petite fille, il la nargue en lui soufflant à l'oreille « Alors lève-toi et marche. ». C'est à la fois en rapport évident avec la religion, mais également avec la deuxième signification du dragon en psychanalyse : la petite fille aura beau faire, aura beau rêver elle ne pourra plus avoir ses jambes, ni remarcher. Elle pourra toujours accomplir ce qu’elle souhaite, mais elle ne les vivra plus de la même façon. Ses rêves sont là certes, mais la réalité aussi.

Angoulême et la BD #3

Cette histoire n’a pas été écrite et dessinée pour défendre une communauté, ou prendre le parti d’une religion en particulier. Le choix de la religion juive pour l’héroïne n’est pas personnel non plus. L’histoire ne décrit pas plus les rêves brisés d’une petite fille : même si rien ne sera aussi facile, avoir des enfants sera toujours possible, tout comme retrouver son père, s’instruire, aller en Israël, et participer au marathon de Beyrouth (il est courant aujourd’hui de voir des binômes handicapés/valides participer à de telles épreuves). Le handicap peut être un moteur à d’impressionnants accomplissements. Ou non. Cette histoire est un état des lieux, elle est le récit d’une réalité encore présente aujourd’hui, dans laquelle les conflits du passé rattrapent le présent, et frappent au hasard, sans distinction de religion, ambition, genre ou âge. Elle parle d’un des aspects les plus absurdes de l’existence, celui où l’individu est victime d’une atrocité car il s’est juste trouvé au mauvais endroit au mauvais moment, sans autre raison à laquelle il pourra se raccrocher plus tard. Il n’aura pas d’explication, juste des responsables.

Angoulême et la BD #3
Angoulême et la BD #3
Angoulême et la BD #3
Angoulême et la BD #3
Angoulême et la BD #3
Angoulême et la BD #3

La suite dans le prochain article! Allez je vous ai bien fait patienter, le prochain article contiendra les photos de la BD terminée et quelques explications des symboles qu'elle contient!

J'espère que l'aventure vous plaît :)

Silke Zacharias 26/11/2015 15:41

Je suis très impressionnée. C'est un sujet difficile et audacieux. Je vous souhaite un retour positif pour votre dossier. Il le mérite...

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